Vesto, l’entreprise que Bastien Rambaud (HEC-Ferrandi) a fondé avec Wilfrid Dumas et Anne-Laurene Harmel avance avec un pied dans l’écologique, l’autre dans l’économique, puisqu’elle reconditionne du matériel professionnel proposé moitié moins cher que du neuf. Et ça marche ! Cinq ans après l’ouverture d’un premier atelier de reconditionnement, trois après une levée de 3 M€ et l’inauguration de son usine, à Compans dans le 77, elle lève en 2026 6,4 M€… Pour poursuivre son déploiement et diversifier les matériels reconditionnés, notamment issus de la distribution automatique de café.
Quels défis la filière de la restauration doit-elle affronter aujourd’hui ?
Chaque maillon de la filière a ses grands enjeux, mais je dirais que le principal est la dichotomie entre des chaînes d’approvisionnement de moins en moins locales et des consommateurs de plus en plus exigeants en termes de santé, de locavorisme, d’empreinte carbone. La filière est prise en étau entre un approvisionnement français qui se raréfie et une pression qualité pour laquelle on n’est pas prêt à payer. Et je le ressens dans tous les sous-secteurs, la boisson, l’alimentaire, le matériel. Il n’y a plus de budget, mais il faut faire mieux.
Les consommateurs ne sont-ils pas paradoxaux ? Ils veulent bien manger à moindre frais ?
Il faut évidemment prendre en considération le fait qu’il y a de l’inflation et que les budgets des Français sont restreints. Mais ils sont encouragés par des publicités qui affirment « Plus besoin de payer pour la qualité, le français… ». C’est au détriment de la santé des agriculteurs, des consommateurs, et, in fine, de la qualité.
Quels seraient les leviers pour sortir de ce cercle vicieux ?
Moi, ce qui me remplit de joie, c’est le retour du bon sens. On se reconnecte aux choses plus concrètes. C’est mon engagement, partagé par de nombreuses personnes à différents endroits de la chaîne de valeur : les filières locales agricoles, les acteurs du zéro déchet, du made in France…
Mais les gens de bonne volonté sur le terrain sont-ils soutenus par le public, les investisseurs ?
Nous sommes en train de déconstruire un modèle ultra-malsain qui a été construit avant nous, donc on se bat contre des forces contraires. Le mouvement de l’ultra-tech assure que ce n’est pas très grave d’avoir flingué la planète, puisqu’on va en trouver une autre, que ce n’est pas très grave que les agriculteurs soient tous morts, puisqu’on va faire des fermes verticales. Le techno-solutionnisme lutte contre le bon sens et il a des moyens qu’on n’a pas.
Sans parler des reculs de l’Union européenne sur le Pacte Vert…
Il y a une forte décorrelation entre ces grands mouvements et ce qu’on vit sur le terrain. Mais, je vois des engagements politiques de plus en plus forts de gens qui ont envie de porter leur voix. La transition se doit d’être écologique mais elle ne peut pas ne pas être sociale. Nous ne voulons pas de bio produit dans le sud de l’Italie par des travailleurs en situation d’esclavage. Nous prônons plutôt une petite agriculture, mais sans usage du round-up. L’enjeu d’ouvrir plus d’espaces de dialogue, et d’accepter le fait que les réponses sont moins simples qu’elles pouvaient l’être par le passé.
Si on se recentre sur votre cœur de métier, quels sont les enjeux dans le secteur de l’équipement ?
L’énorme défi est de préserver la particularité de cette filière, des usines en France et plus globalement en Europe. On y produit des matériels extrêmement qualitatifs faits pour durer. Prenez le Robot-Coupe. Certains restaurateurs en achètent un en s’installant, l’utilisent toute leur carrière, puis le transmettent à leur repreneur. C’est une particularité de notre secteur et il faut la préserver à tout prix.
Comment y contribuez-vous, à votre échelle ?
Chez Vesto, nous faisons du réemploi. Nous donnons une seconde vie à des machines qui peuvent techniquement durer à travers le temps mais qui n’ont plus d’usage dans la cuisine où elles se trouvent. Nous les collectons et les reconditionnons dans notre usine de Compans, dans le nord de l’île de France. Nous intervenons sur toute la chaîne de valeur de la restauration. En 2020, quand nous avons créé Vesto, les professionnels nous disaient que l’idée était bonne mais que nous n’aurions jamais accès aux pièces détachées. Et que Le bon coin suffisait aux restaurateurs pour transmettre du matériel. Aujourd’hui, nous produisons chaque mois 10 à 15 tonnes de matériel. Et nous venons de lever 6,4 M€ pour déployer de nouvelles verticales : distributeurs automatiques, froid commercial, mais aussi médical et BTP.
Comment avez-vous convaincu ?
On ne peut pas faire reposer le changement de modèle uniquement sur la conviction écologique. C’est aussi le levier économique qui permettra de changer les mentalités. Nous nous sommes attachés à délivrer des machines avec un bon rapport qualité, c’est-à-dire aussi bonnes que les neuves à moitié-prix. Notre obsession a été de nous dire que nous ne devions pas être les plus rentables ou les plus gros, nous devions être les plus justes pour que les usagers s’y retrouvent. Tous nos 55 salariés sont en CDI avec un salaire d’au moins 1800 euros nets.
Quel est aujourd’hui votre principal challenge ?
Un de nos grands combats est d’essayer de faire appliquer une loi AGEC, qui dans l’article 58, demande aux collectivités d’acheter des biens issus du réemploi. Notre challenge est de réussir ce pari de la transition vers la commande publique, que ce soit en scolaire, en pénitentiaire, et c’est un chemin passionnant à mener.
Quels sont les obstacles au déploiement de cette loi ?
Ce que je trouve très dur c’est qu’il y a une loi, mais pas de moyens mis en face pour les agents territoriaux, notamment en termes de formation. Et il n’est pas prévu de sanctions en cas de non-application. Quel est le sens d’avoir fait une loi s’il n’y a pas de sanctions ? Les leaders des collectivités, les maires, ceux qu’on voit dans les médias, se désengagent. En revanche, les agents territoriaux ont envie de l’appliquer. Le chemin reste long. Prenez la loi Egalim, on n’a toujours pas réussi à trouver la bonne équation.
Mais nous progressons à toute allure et rien que cette année, nous venons de signer un contrat avec l’économat des armés. Le fruit de plusieurs années de travail ! Ce marché sur 6 ans va nous permettre de nous développer sur le temps long. A voir maintenant à quelle vitesse les autres acheteurs publics suivront. Les directions des services techniques, les chefs d’établissement ne sont pas forcément écologistes. Ils s’équipent en reconditionné car le matériel fonctionne bien et le budget reste raisonnable. A mon sens, mieux vaut ne pas être dans l’engagement politique et acheter un four quand c’est nécessaire, et non pas s’équiper pour équiper. Ce serait contraire à tout ce que nous défendons chez Vesto.
Propos recueillis par Ophélie Colas des Francs, mars 2026
