Les seniors, une cible de choix pour la restauration hors domicile ?

Ce n’est une découverte pour personne, les seniors sont de plus en plus nombreux et vivent de plus en plus longtemps en France. Le bien vieillir -donc le bien manger- et la lutte contre la dépendance deviennent de ce fait deux enjeux prioritaires pour la société. Mais aussi pour la RHD… Qui passe pourtant très -trop souvent- à côté du phénomène, plus occupée à séduire la Gen-Z.  
Seniors à table
@123RFi-ishmaku

Ils ont du temps, quelques moyens et représentent déjà près d’un quart de la population française… Bien sûr, ils refusent de se revendiquer seniors, se perçoivent plus jeunes qu’ils ne le sont, il n’empêche… Large et diversifiée, c’est une cible qui mérite qu’on s’y intéresse. « Il n’y a pas un, mais des seniors ! », pose d’emblée Laurence Vigné, dg adjointe de Geco Food Service, observatoire privilégié des marchés de la consommation hors domicile.

En 2070, près d’un Français sur 3 aura plus de 65 ans

« Les recommandations en matière de santé publique pour les seniors s’adressent aux hommes à partir de 65 ans, mais aux femmes dès la ménopause. Et dans le monde de l’entreprise, on est senior dès 50-55 ans. C’est donc au travail que l’on doit commencer par bien vieillir ». « Tout est fait, notamment dans le tertiaire, pour que le restaurant d’entreprise réponde à tous les besoins des salariés, souligne Laurence Vigné. De plus en plus, ces professionnels font également passer des messages de bien-être et de santé au travers de l’alimentation ».

L’assiette des seniors analysée par le Crédoc

Santé et alimentation : deux préoccupations  indissociables. Pour son étude « Les seniors sont-ils des mangeurs comme les autres ? », réalisée en décembre dernier, le Crédoc les a interrogés afin de décrire et analyser leurs pratiques alimentaires. « Globalement, ils ont une approche traditionnelle de l’alimentation et mangent plus d’aliments bruts, plus de fruits et de légumes et plus de fromage que la moyenne. La différence est moins lisible pour les protéines en termes de quantité, mais les seniors ne privilégient pas le même type de protéines que les plus jeunes », explique Mathilde Gressier, chef de projet au Crédoc. « Ils mangent moins de volaille, mais ils excluent moins le poisson que les autres ». Le cas des œufs est intéressant : « ils en font une consommation beaucoup plus ponctuelle. Il semble que, malgré leur réhabilitation, les œufs restent pour eux associés au cholestérol », explique Lou Villegas, l’une des auteurs du rapport. Autre spécificité : ils consomment moins de desserts que les jeunes, et se tiennent globalement éloignés du sucre, à l’exception notable des bonbons et du chocolat dont ils sont friands ! Mathilde Gressier souligne : « les seniors font manifestement preuve d’une certaine ambivalence. Ils font certes plus attention que la moyenne à leur santé, mais l’alimentation a pour eux un rôle plaisir très important ! ». Cette étude révèle par ailleurs une réorganisation du rythme des repas des seniors à domicile, où ils privilégient un déjeuner complet (entrée, plat, fromage, dessert), quand le dîner est très léger. A l’inverse, « si les seniors fréquentent moins le restaurant à l’heure du déjeuner que les actifs, ils vont au restaurant au moins aussi souvent qu’eux », décrypte Lou Villegas.

Des seniors invisibilisés par la restauration commerciale

Pour beaucoup, les seniors ne sont plus contraints par les horaires de travail, donc pourraient très bien remplir les services du midi semaine.  D’autant qu’ils aiment les restaurants… Même s’ils ont tendance à passer sous leurs radars. « Bien qu’ils soient généralement plus aisés et plus dépensiers que la moyenne, ils ne constituent pas une cible pour la restauration commerciale », constate Bernard Boutboul, président de Gira Conseil. Un phénomène qu’il explique par le double virage, conceptuel et générationnel, pris depuis une dizaine d’années. « Les concepts qui marchent sont uniquement pensés pour les moins de 40 ans, tandis que les concepts plébiscités par les seniors sont ceux qui se trouvent aujourd’hui en difficulté », explique-t-il. Autrement dit, « la restauration traditionnelle et les environnements codifiés : les petits restaurants de quartier, les grandes brasseries parisiennes, les étoilés pour de grandes occasions. Mais aussi des enseignes de restauration rapide à la française comme Brioche Dorée ou Paul.  Ils sont totalement insensibles aux environnements instagrammables ! ». Autre décalage : la digitalisation des usages, même s’ils sont bien plus nombreux à l’avoir intégrée que ce que l’on  pense. « Les seniors n’aiment pas réserver sur une appli, ni parler avec une IA, ou encore consulter le menu avec un QR code ». Et de conclure : « aucun concept adapté aux attentes des seniors n’est actuellement en réflexion. Le vieillissement de la population n’est pas perçu comme porteur d’une quelconque urgence, ni d’un axe de développement ».

70 % des 65 ans et plus consomment rarement, voire jamais,
de plats de la restauration rapide, hamburger, pizza etc. (source Crédoc)

Restauration collective et livraison à domicile sont en première ligne

Si les seniors sont assez invisibilisés par la restauration commerciale, ils pourraient bien aider une partie de la restauration collective à tirer son épingle du jeu. Le secteur du médico-social va en effet bénéficier de l’accroissement du nombre de personnes dépendantes. Avec 1,1 milliard de repas servis dans la restauration sociale et 2,4 dans la restauration hospitalière, l’enjeu principal pour les acteurs de ce segment de marché consiste à lutter contre la dénutrition des seniors. En 2015, l’OMS a amorcé un changement d’approche du vieillissement, en insistant sur la prévention, avant le soin. Son programme Icope (Integrated Care for Older People) visait à encourager l’évaluation des personnes de plus de 60 ans, afin d’anticiper la mise en place d’un suivi adapté. Objectif : réduire de 15 millions en 10 ans le nombre de personnes dépendantes dans le monde. Or qui dit prévention dit nutrition. « C’est vraiment l’outil central du bien vieillir. Au travers de la nutrition, on agit sur la prévention des maladies et donc de la perte d’autonomie, et on peut repérer les fragilités en amont », explique Sarah Legland, directrice générale du Gérontopôle Centre Val-de-Loire, organisateur fin 2025 des « Rencontres économiques alimentation et nutrition » (1).

La nutrition au service du bien vieillir

Concrètement, qu’induit donc cet art de bien manger pour bien vieillir ? Via le GEM-RCN (Groupe d’Etude des Marchés de Restauration Collective et de Nutrition), l’État publie des recommandations nutritionnelles dédiées aux seniors, qui s’imposent comme une référence dans les marchés publics aux acteurs de la restauration collective. Ces recommandations visent à prévenir les difficultés favorisées par les principaux changements liés à l’âge. À commencer par l’ostéoporose qui toucherait presque 40 % des femmes dès 65 ans (2), puis la dénutrition et la sarcopénie (c’est-à-dire la fonte musculaire) qui surviennent plus tard. Aussi les recommandations nutritionnelles pour les seniors insistent-elles sur les apports en protéines, en calcium et en vitamine D, sur la densité nutritionnelle des plats et, enfin, sur leur adaptation aux plus âgés présentant des troubles de mastication et de déglutition.  Mais le contexte demeure très tendu, comme l’a souligné Xerfi dans une étude en mars dernier : budgets publics contraints, marges historiquement faibles, obligations réglementaires issues des lois EGAlim puis Climat et Résilience… « Il faut sans doute lutter davantage contre le gaspillage alimentaire pour pouvoir remettre de la qualité dans les budgets », analyse Laurence Vigné. Toutefois, l’immense majorité des seniors vivant à domicile (70 % en 2021 selon l’Insee), qui sont les acteurs qui œuvrent dans ce cadre au « bien manger pour bien vieillir » ? Les mairies sont au cœur de cette problématique. D’une part, elles sont de plus en plus nombreuses à ouvrir des restaurants municipaux dédiés aux seniors. C’est le cas de Paris (44 restaurants Emeraude ouverts aux plus de 60 ans), à Annecy (5 restaurants municipaux dédiés) en passant par Nantes qui, via O’Menu, propose de se faire livrer des repas à domicile ou d’aller déjeuner dans des restaurants intergénérationnels ou des Ehpad.

La perte d’autonomie concerne

  • 4,4 % des 60-74 ans
  • 13,5 % des 75-84 ans
  • 41,8 % des plus de 85 ans 
    Source Insee

D’autre part, les mairies organisent le portage de repas à domicile via les CCAS (Centres Communaux d’Action Sociale). Un marché qui ne cesse de croître : « il est estimé à 700 millions d’euros de chiffre d’affaires aujourd’hui, contre 400 millions en 2017 », explique Valérie Langlois, directrice marketing de Saveurs & Vie.

Saveurs & Vie

Né en 2001, Saveurs & Vie est l’un des pionniers du marché et premier acteur national, devant Les Menus Services d’une part, et Clémence et Antonin d’autre part. De gros acteurs de la restauration collective comme Sodexo ont également investi ce marché, « mais sans modèle spécifique pour le portage des repas », souligne Valérie Langlois. Pour Saveurs & Vie, le Covid s’est révélé un fort accélérateur de croissance, grâce à la demande des CCAS. Pour étendre son maillage territorial, la société a récemment décidé de lancer une franchise avec l’objectif de passer de 3 franchisés aujourd’hui à 45 en 2028. Pour l’heure, sur 15.000 repas livrés chaque jour, 75 % se concentrent sur la région parisienne. Depuis sa création, Saveurs & Vie défend une approche qualitative, à travers le sourcing certes, mais aussi la personnalisation des repas. « Lutter contre la dénutrition implique que ce soit bon et que les gens aiment ce qu’ils mangent, c’est essentiel ! », souligne Valérie Langlois.

Une adaptation aux goûts et aux besoins

Chaque client se voit donc livrer des repas qui respectent ses préférences et aversions, ainsi que ses besoins spécifiques (sans sel, sans sucre, etc). « 85 % de nos clients n’ont pas de problème de santé à proprement parler, mais on s’adapte aussi aux problèmes de mastication avec des menus qui peuvent être hachés ou mixés, ou bien enrichis selon la prescription du personnel de santé ». Autre spécificité cultivée par l’entreprise : le rôle de ses « livreurs-veilleurs ». « Chaque livreur met les plats au frais, vérifie si les plats précédents ont été consommés. Détecter des signaux faibles permet d’alerter une personne aidante par exemple », explique Valérie Langlois. Et d’ajouter : « parfois, notre livreur-veilleur est le seul être humain avec lequel la personne âgée échange régulièrement. Nous sommes pleinement conscients que notre mission consiste aussi à lutter contre l’isolement ». La solitude est en effet la meilleure amie de la dénutrition. Quand l’envie de cuisiner s’estompe parce que l’on se retrouve seul à table, que l’on commence à avoir du mal à se déplacer pour faire ses courses… On saute des repas en méconnaissant ses besoins nutritionnels et on peut glisser vers la dénutrition et la perte d’autonomie.

Silver food : la France rattrape son retard 

En amont, les industriels travaillent sur des formules enrichies, aux textures et formats adaptés, voire sur des programmes complets, à l’instar du projet Carmen développé par Danone, bâti à la fois sur la nutrition, l’activité physique et la sociabilisation. Et de véritables innovations voient le jour. C’est le cas de Carembouche, start-up française crée en 2021 par un médecin et un chercheur qui travaillaient de longue date sur les liens entre nutrition, microbiote et santé. « On estime à 2 millions le nombre de personnes touchées par la dénutrition, laquelle augmente la mortalité d’un facteur 4. Or il est franchement difficile d’atteindre les recommandations officielles en matière de consommation de protéines -1,2 g de protéines par personne et par kg de poids- avec une alimentation normale », explique Odile de Christen, co-fondatrice de Carembouche.

Carembouche

Après avoir identifié et breveté un probiotique qui favorise le microbiote et surtout qui réduit la perte de masse musculaire, la société, actuellement en phase d’industrialisation, va être la première à proposer en BtoB un probiotique dans un complément alimentaire destiné aux personnes âgées. « Tous les acteurs de la silver economy se soucient désormais de nutrition et il y a beaucoup de promesses dans le domaine de la silver food, aujourd’hui dominée par Nestlé et Danone et quelques acteurs spécialisés  », explique Odile de Christen. Et de s’interroger : « mais pourquoi, dans les supermarchés, n’a-t-on toujours pas de rayon dédié aux seniors, alors qu’il existe partout des rayons fournis pour les nourrissons et les sportifs ? ».

Aller au-delà d’une offre dédiée aux plus fragiles

Sarah Legland confirme : « la France est en train de rattraper son retard dans la silver food, mais les industriels restent encore essentiellement tournés vers les établissements, et donc vers les plus âgés et fragiles des seniors ». Soulignons toutefois qu’à défaut de proposer des produits conçus spécifiquement pour les seniors, le groupe Carrefour vient tout récemment de lancer son Carrefour des générations. Une démarche, testée depuis le mois de mai dernier dans une trentaine de magasins, qui consiste à mettre en avant, via une étiquette verte spécifique, des produits dits « affinitaires » pour les seniors. Il s’agit de produits alimentaires (de marque distributeur pour la plupart) qui affichent des qualités nutritionnelles particulières, aux contenances adaptées pour les personnes vivant seules ou à deux, ou bien encore qui misent sur le plaisir gustatif. Il est probable que ce genre d’initiatives va essaimer, vu l’évolution galopante de la composition de notre société. En 1980, les plus de 65 ans représentaient 14 % de la population globale en France métropolitaine. En 2026, ils sont 22 % (28,9 % si on prend en compte les plus de 60 ans) et à l’horizon 2070, quasiment un Français sur trois (29 %) aura plus de 65 ans ! A ce rythme, dans moins de 5 ans, pour la première fois dans son histoire, la France comptera davantage de personnes âgées de plus de 65 ans que de personnes de moins de 15 ans. Le corollaire : l’Insee prévoit que le nombre de seniors en perte d’autonomie va progresser de 36 % entre 2021 et 2060… Soit quelque 700 000 personnes supplémentaires ! Un défi immense lancé aux acteurs de la RHD.

Soazick Carré-Hoff
journaliste depuis plus de 20 ans. Egalement auteure, dans le domaine de la RHD, de « Les arts de la table en RHD, des acteurs incontournables » (magazine Néo Restauration – Mai 2024)

(1) Créés en 2007, les gérontopôles (12 aujourd’hui en France) ont pour mission de créer des synergies parmi tous les acteurs du grand âge, tout en étant centre de ressources et d’expertises.
(2) Source : L’Assurance Maladie 


    L’ESSENTIEL À RETENIR

  • En 2070, un tiers des Français sera âgé de plus de 65 ans. La séniorisation de la société impacte ou va impacter chaque segment du marché de la restauration hors domicile
  •  Œuvrer au « bien vieillir » des seniors actifs : avec de nouveaux concepts et offres, la restauration d’entreprise contribue à la qualité de vie au travail
  • La nutrition est au cœur des stratégies de prévention de la dépendance
  • Les seniors sont attentifs à leur santé, mais manger reste avant tout un plaisir : une étude du Crédoc
  • Boudés par la restauration commerciale, les seniors vont mécaniquement booster le secteur médico-social de la restauration collective : un marché de 8,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024 
  • 400 millions d’euros de chiffre d’affaires CA en 2017 et 700 millions en 2025 : le marché de la livraison à domicile progresse fortement et reste dominé par trois acteurs : Saveurs&Vie, Les Menus Services, Clémence & Antonin.
  • Alimentation enrichie pour lutter contre la dénutrition, probiotiques pour réduire la perte de masse musculaire : les promesses de la silver food

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