Après une saison marquée par de multiples vagues de chaleur et une sécheresse inédite, quel bilan pour les vendanges 2026 ?
Philippe Cazaux Le millésime est extrêmement précoce. Nous avons récolté les raisins pour le crémant dès le 5 août. D’un point de vue quantité, étonnamment, malgré les canicules et la petite taille des baies, les rendements sont corrects.
Brice Eymard Globalement, malgré des pertes, les vignerons sont plutôt contents. Les raisins sont beaux et en quantité. La particularité de ce millésime est la longueur des vendanges. On a récolté les blancs et rosés plus tôt et les rouges plus tard car les maturités étaient disparates, parfois au sein d’une même parcelle.
Le vignoble français a subi des campagnes d’arrachage, parfois massif. Qu’en est-il pour les vignerons des vins de Provence et Bordeaux Families ?
B.E Nous n’avons pas trop connu d’arrachages car, malgré une situation économique dégradée, notre vignoble reste rentable. Nous avons connu il y a 15 ans une explosion de l’export et pris le leadership du rosé, qui était auparavant peu répandu et peu valorisé. Nous en avons fait des cuvées de qualité premium pour apporter de la valeur et construire notre image de marque. Le rosé et le blanc sont moins impactés que le rouge, qui ne représente que 5 % de la production en Provence.
P. C. Certains vignerons adhérents de Bordeaux Families ont été été contraints d’arracher des vignes. Gel, sécheresse, grêle, nous avons du mal à produire depuis une dizaine d’années. Parallèlement, l’évolution de la consommation en défaveur du rouge a dégradé la rentabilité des exploitations. Les revenus sont aujourd’hui largement inférieurs aux coûts de production. Nous sommes également confrontés à un non-renouvellement des générations. Faute de repreneurs, certains vignerons arrachent et vendent le vin qu’ils ont encore en stock. Aujourd’hui, le plus gros de la transformation du vignoble est faite. Les vignerons toujours en place ont des débouchés commerciaux.
Au-delà de l’arrachage, comment évolue le Bordelais ?
P. C. Une partie massive du vignoble s’est convertie au bio mais c’est un vrai sacerdoce. Les coûts de production sont élevés et les rendements faibles, à cause notamment du mildiou. Et face à l’explosion de l’offre, la demande n’a que faiblement progressé, ce qui contraint certains vignerons à la déconversion. Certains tentent de planter des oliviers, des chênes truffiers mais c’est plus un complément qu’une diversification. Nous n’avons pas trouvé de culture de remplacement, notamment à cause du manque d’eau. L’élevage, en revanche, marche bien mais reste marginal car les banques sont timorées. Des vignerons plantent des cépages résistants, ce qui permettra de diminuer les coûts d’exploitation à l’avenir.
Quelle stratégie déployez-vous face au désamour des consommateurs pour les rouges, en particulier de Bordeaux ?
P. C. Face à l’évolution de la consommation, il faut réinventer le vin. Nous avons lancé un crémant dès 1991 (ndlr l’AOP crémant de Bordeaux a été reconnue en 1990) et nous avons pris le véritable virage en 2016 en refaisant l’installation technique pour la prise de mousse. Aujourd’hui, nous produisons 3 millions de cols avec une gamme complète d’effervescents sous la marque Louis Vallon.
En 2021, nous avons investi dans une unité de désalcoolisation qui permet de produire des vins sans alcool mais aussi à faible teneur en alcool. Des cépages comme le colombard ou le cabernet franc permettent de descendre facilement à 9°. Nous proposons aussi des boissons à 5-6 % mais ces produits sont moins lisibles pour le consommateur qu’un 0.0. Les no-low représentent aujourd’hui 10 % de notre production. Nous innovons également dans les formats, avec des vins en canette.
Vos adhérents n’ont-ils pas exprimé des réticences face à ces investissements et innovations ?
P. C. Des réticences, non. Des interrogations, oui. Nous leur avons montré que le monde évoluait mais en 2021, c’était un véritable pari. Le marché était balbutiant et nous n’avions pas un seul client. L’unité de désalcoolisation a représenté un investissement de 2,5 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 40 millions. Aujourd’hui nous exportons la majorité de nos produits. En restauration, nous commercialisons nos marques fortes comme Louis Vallon pour les effervescents et Zéphyr pour les vins tranquilles. Sur le segment no-low, nous enregistrons une belle dynamique sur le moment cocktail et mocktail. Sur le 0.0, le vin au verre fonctionne bien au moment des repas, mais on est encore loin d’avoir le réflexe de mettre une bouteille de vin sans alcool au centre de la table.
Quelle est la place des rosés de Provence en restauration hors domicile ?
B. E. Les rosés de Provence sont incontournables sur les cartes mais l’offre de rosé est plus réduite que les autres couleurs. Et plus saisonnière. Nous avons perdu de la place au profit d’offres plus compétitives de rosés en IGP. Vu le contexte économique, les restaurateurs essaient de faire de plus en plus de marges sur le vin et nous en pâtissons. Au-delà du pouvoir d’achat, la restauration subit des changement de modes de consommation. Comment redonner du fun ? Les restaurateurs ont du mal à se projeter sur le sujet. Le rosé piscine a été décrié mais il plaisait au consommateur. Il faut raisonner en moment, en rituel de consommation et offrir un moment convivial. Mais innover est difficile, les habitudes des Français restent très ancrées.
Quelles sont les perspectives du vignoble provençal ?
B. E. Tout l’enjeu en Provence est de piloter les récoltes et les stocks, qui ont fortement baissé ces dernières années, certains étant distillés et d’autres déclassés en vin de France. Un rosé peut être bu dans les deux ans mais historiquement, les marchés ne veulent que le vin de l’année. Nous produisons désormais des rosés avec de l’élevage sur bois mais il ne plaît qu’aux locaux et aux amateurs.
Notre vignoble est, globalement, rentable, ce qui nous permet d’investir dans la recherche pour éviter de rentrer en crise. Nous avons plusieurs chantiers en cours, au premier rang desquels la régénération des sols et les sols vivants. Il s’agit d’augmenter la biomasse pour mieux capter l’eau et permettre à la vigne d’avoir une meilleure résistance racinaire. Le pilotage précis du désherbage permet également d’avoir plus de nutriments. Nous travaillons aussi sur les variétés de raisin avec l’introduction au cahier des charges du sauvignac, du floréal et du souvignier gris. Nous menons aussi des expérimentations sur des cépages grecs comme le xinomavro et l’agiorgitiko, ainsi que sur la création variétale avec des croisements de cépages.
Et pour les vins de Bordeaux ?
P. C. La difficulté du vignoble bordelais est que le rouge représente 85 % de la production en appellation. Les vignerons sont contents d’avoir une appellation reconnue. La contrepartie est un cahier des charges contraignant. On leur reproche de ne pas aller assez vite mais il faut évoluer sans pour autant tout remettre en cause. Certains plantent des cépages blancs, d’autres des cépages résistants. Et le rouge s’adapte aux attentes des consommateurs. Les appellations Bordeaux et Bordeaux supérieur vont avoir le droit d’édulcorer le vin (ndlr : ajouter jusqu’à 7 g/L de moûts concentrés à la mise en bouteille). C’est une bonne chose. Le vin est moins bu à table, sur des viandes en sauce, et de plus en plus courant en consommation nomade. Le sucre résiduel va équilibrer le produit et en gommer les aspérités, sans pour autant en altérer le goût. Il faut trouver le juste chemin entre l’innovation nécessaire et la tradition qui a fait la réputation de Bordeaux.
Propos recueillis en octobre
